• Poèmes de Supervielle

    CE PEU (1939-1945)

     

    Ce peu d'océan, arrivant de loin,

    Mais c'est moi, c'est moi qui suis de ce monde,

    Ce navire errant, rempli de marins,

    Mais c'est moi, glissant sur la mappemonde,

    Ce bleu oublié, cette ardeur connue,

    Et ce chuchotis au bord de la nue,

    Mais c'est moi, c'est moi qui commence ici,

    Ce coeur de silence étouffant ses cris,

    Ces ailes d'oiseaux, près d'oiseaux sans ailes

    Volant, malgré tout, comme à tire d'ailes,

    Mais c'est moi, c'est moi dans l'humain souci,

    Courage partout, il faut vivre encore

    Sous un ciel qui n'a plus mémoire de l'aurore!

     

     

    LE CHIEN (1939-1945)

     

    "Je suis un chien errant

    Et je n'en sais pas plus,

    Mais voilà cette voix

    Qui me tombe dessus,

    Une voix de poète

    Qui voulut me choisir

    Pour me faire un peu fête,

    Moi qui ne puis rien dire,

    Et qui n'ai qu'un aboi

    Pour un peu m'éclaircir

    Les brumes et la voix.

    Je ne veux pas sortir

    De mon obscurité,

    Je ne veux rien savoir

    D'une tête habitée

    Par des mots descendus

    De quelque hors-venu.

    Je suis un chien errant

    N'en demandez pas plus."

     

     

    LA NUIT (1939-1945)

     

    La nuit, quand je voudrais changer dans un sommeil

    Qui ne veut pas de moi, me laissant tout pareil,

    Avec mon grand corps las et sans voix pour se plaindre,

    Ma cervelle allumée et je ne puis l'éteindre,

    Le mort que je serai bouge en moi sans façons

    Et me dit:" Je commence à trouver le temps long,

    Qu'est-ce qui peut encore te retenir sur terre,

    Après notre défaite et la France en misère."

    Ne voulant pas répondre à qui pourtant me suit

    Et cherchant plus avant un monde où disparaître,

    J'étouffe enfin en moi le plus triste de l'être

    Et me sens devenir l'humble fils de la nuit.

     

     

    LE PETIT BOIS  (1939-1945)

     

    J'étais un petit bois de France

    Avec douze rouges furets,

    Mais je n'ai jamais eu de chance

    Ah! que m'est-il donc arrivé?

     

    Je crains fort de n'être plus rien

    Qu'un souvenir, une peinture

    Ou le restant d'une aventure,

    Un parfum, je ne sais pas bien.

     

    Ne suis-je plus qu'en la mémoire

    De quelle folle ou bien d'enfants,

    Ils vous diraient mieux mon histoire

    Que je ne fais en ce moment.

     

    Mais où sont-ils donc sur la terre

    Pour que vous les interrogiez,

    Eux qui savent que je dis vrai

    Et jamais je ne désespère.

     

    Mon Dieu comme c'est difficile

    D'être un petit bois disparu

    Quand on avait tant de racines

    Comment faire pour n'être plus?

     

     

    PLEIN CIEL (Le Forçat innocent)

     

    Au milieu d'un nuage,

    Au-dessus de la mer,

    Un visage de femme

    Regarde l'étendue.

    Et les oiseaux-poissons

    Fréquentant ces parages

    Portent l'écume aux nues.

    (Je connais cette femme

    Où l'ai-je déjà vue?)

     

    Les chiens du ciel aboient

    Dans un lointain sans terres.

    Ce sont bêtes sans chair

    Qui ne connaissent pas

    Cette dame étrangère,

    Et donnent de la voix

    Avec leur âme austère.

    (Elle a des yeux si noirs

    Que je les cherche en moi.)

     

    Silence tout à coup.

    Visages dans les mains

    Vont les sphères célestes

    Qui retiennent leur souffle

    Pour que ce chant modeste

    Se fraye comme il faut

    Son chemin jusqu'en haut.

    (Et voici qu'elle a pris

    Sa tête entre ses mains.)

    LE VOYAGE DIFFICILE (Le Forçat innocent)

     

    Sur la route une charrette

    Dans la charrette un enfant

    Qui ne veut baisser la tête

    Sous des cahots surprenants.

     

    La violence de la route

    Chasse l'attelage au loin

    D'où la terre n'est que boule

    Dans le grand ciel incertain.

     

    Ne parlez pas: c'est ici

    Qu'on égorge le soleil,

    Douze bouchers sont en ligne,

    Douze coutelas pareils.

     

    Ici l'on saigne la lune

    Pour lui donner sa pâleur,

    L'on travaille sur l'enclume

    Du tonnerre et de l'horreur.

     

    "Enfant cache ton visage

    Car tu cours de grands dangers.

    -Ne vois-tu pas étranger,

    Que j'ai un bon attelage."

     

    Garçons des autres planètes

    N'oubliez pas cet enfant

    Dont nous sommes sans nouvelles

    Depuis déjà très longtemps

     

     

    LA GOUTTE DE PLUIE (La Fable du monde)

     

    Je cherche une goutte de pluie

    Qui vient de tomber dans la mer,

    Dans sa rapide verticale

    Elle luisait plus que les autres

    Car seule entre les autres gouttes

    Elle eut la force de comprendre

    Que, très douce dans l'eau salée,

    Elle allait se perdre à jamais.

    Alors je cherche dans la mer

    Et sur les vagues alertées,

    Je cherche pour faire plaisir

    A ce fragile souvenir

    Dont je suis seul dépositaire.

    Mais j'ai beau faire, il est des choses

    Où Dieu même ne peut plus rien

    Malgré sa bonne volonté

    Et l'assistance sans paroles

    Du ciel, des vagues et de l'air.

     

     

    NUIT EN MOI, NUIT AU DEHORS (La Fable du monde)

     

    Nuit en moi, nuit au dehors,

    Elles risquent leurs étoiles,

    Les mêlant sans le savoir.

    Et je fais force de rames

    Entre ces nuits coutumières,

    Puis je m'arrête et regarde.

    Comme je me vois de loin!

    Je ne suis qu'un frêle point

    Qui bat vite et qui respire

    Sur l'eau profonde entourante.

    La nuit me tâte le corps

    Et me dit de bonne prise.

    Mais laquelle des deux nuits,

    Du dehors ou du dedans?

    L'ombre est une et circulante,

    Le ciel, le sang ne font qu'un.

    Depuis longtemps disparu,

    Je discerne mon sillage

    A grand peine étoilé.

     

     

    ENCORE FRISSONNANT (La Fable du Monde)

     

    Encore frissonnant

    Sous la peau des ténèbres

    Tous les matins je dois

    Recomposer un homme

    Avec tout ce mélange

    De mes jours précédents

    Et le peu qui me reste

    De mes jours à venir.

    Me voici tout entier,

    Je vais vers la fenêtre.

    Lumière de ce jour,

    Je viens du fond des temps,

    Respecte avec douceur

    Mes minutes obscures,

    Epargne encore un peu

    Ce que j'ai de nocturne,

    D'étoilé en dedans

    Et de prêt à mourir

    Sous le soleil montant

    Qui ne sait que grandir.

     

     

    QUAND LE SOMBRE ET LE TROUBLE (La Fable du monde)

     

    Quand le sombre et le trouble de tous les chiens de l'âme

    Se bousculent au bout de nos longs corridors,

    Quand le dis-qui-tu-es et le te-tairas-tu

    S'insultent à travers des volets sans rainures,

    Un homme grand, barbu et plusieurs fois lui-même

    Les fait taire un à un d'un revers de la main

    Et je reste interdit sur des jambes faussées

    Comme si j'étais lui sans espoir de retour.

    Allons, te tairas-tu, cruelle malfaçon,

    Faite de chair, de cris, de poils et de rancune.

    Debout sur le plus bas degré des nuits sans lune

    Je veux voir affleurer ma sereine saison.

     

     

    FAIRE PLACE (Les Amis inconnus)

     

    Disparais un instant, fais place au paysage,

    Le jardin sera beau comme avant le déluge,

    Sans hommes, le cactus redevient végétal,

    Et tu n'as rien à voir aux racines qui cherchent

    Ce qui t'échappera, même les yeux fermés.

    Laisse l'herbe pousser en dehors de ton songe

    Et puis tu reviendras voir ce qui s'est passé.

     

    LES AMIS INCONNUS

     

    Il vous naît un poisson qui se met à tourner

    Tout de suite au plus noir d'une lame profonde,

    Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,

    Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux

    Que ses soeurs de la nuit les étoiles muettes.

     

    Il vous naît un oiseau dans la force de l'âge,

    En plein vol, et cachant son histoire en son coeur

    Puisqu'il n'a que son cri d'oiseau pour la montrer,

    Il vole sur les bois, se choisit une branche

    Et s'y pose, on dirait qu'elle est comme les autres.

     

    Où courent-ainsi ces lièvres , ces belettes,

    Il n'est pas de chasseur encor dans la contrée,

    Et quelle peur les hante et les fait se hâter,

    L'écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,

    La biche et le chevreuil soudain déconcertés?

     

    Il vous naît un ami, et voilà qu'il vous cherche

    Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux

    Mais il faudra qu'il soit touché comme les autres

    Et loge dans son coeur d'étranges battements

    Qui lui viennent de jours qu'il n'aura pas vécus.

     

    Et vous, que faites-vous, ô visage troublé,

    Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,

    Vous qui vous demandez, vous, toujours sans nouvelles,

    "Si je croise jamais un des amis lointains

    Au mal que je lui fis vais-je le reconnaître?"

     

    Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence

    Et les mots inconsidérés,

    Pour les phrases venant de lèvres inconnues

    Qui vous touchent de loin comme balles perdues,

    Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.

     

     MON COEUR QUI ME REVEILLE (Les Amis inconnus)

     

    Mon coeur qui me réveille et voudrait me parler

    Touche ma porte ainsi qu'un modeste étranger

    Et reste devant moi ne sachant plus que dire:

    "Va, je te reconnais, c'est bien toi, mon ami,

    Ne cherche pas tes mots et ne t'excuse pas.

    Au fond de notre nuit, repartons dans nos bois,

    La vie est alentour, il faut continuer

    D'être un coeur de vivant guetté par le danger."

     

     

     UN POETE (Les amis inconnus)

     

    Je ne vais pas toujours seul au fond de moi-même

    Et j'entraîne avec moi plus d'un être vivant.

    Ceux qui sont entrés dans mes froides cavernes

    Sont-ils sûrs d'en sortir même pour un moment?

    J'entasse dans ma nuit, comme un vaisseau qui sombre,

    Pêle-mêle, les passagers et les marins,

    Et j'éteins la lumière aux yeux , dans les cabines,

    Je me fais des amis des grandes profondeurs.

     

     

    QUE VOULEZ-VOUS QUE JE FASSE DU MONDE (Les Amis inconnus)

     

    Que voulez-vous que je fasse du monde

    Puisque si tôt il m'en faudra partir.

    Le temps d'un peu saluer à la ronde,

    De regarder ce qui reste à finir,

    Le temps de voir entrer une ou deux femmes

    Et leur jeunesse où nous ne serons pas

    Et c'est déjà l'affaire de nos âmes.

    Le corps sera mort de son embarras.

     

     

    JE ME SOUVIENS (Les Amis inconnus)

     

    Je me souviens-lorsque je parle ainsi

    Ah saura-t-on jamais qui se souvient

    Dans tout ce chaud murmurant carrefour

    Qui fait le coeur et lui donne son nom-

    Je me souviens, c'était dans un pays

    Qu'on aperçoit fort au sud sur les cartes,

    Le ciel mouillait à tort et à travers

    Le grand matin noir et plein d'innocence.

    Je me souviens-cette fois je suis sûr

    Que c'est bien moi qui hume ce temps-là-

    Je vous trouvai durant une accalmie

    Vous qui deviez devenir mon amie

    Pendant vingt ans, et c'est encore vrai.

     

     

    LE SOUVENIR (Les Amis inconnus)

     

    Quand nous tiendrons notre tête entre les mains

    Dans un geste pierreux, gauchement immortel,

    Non pas comme des Saints-comme de pauvres hommes-

    Quand notre amour sera divisé par nos ombres,

     

    Si jamais vous songez à moi j'en serai sûr

    Dans ma tête où ne soufflera qu'un vent obscur;

    Surtout ne croyez pas à de l'indifférence

    Si je ne vous réponds qu'au moyen du silence.

     

     

    VIVRE ENCORE ((A la nuit)

     

    Ce qu'il faut de nuit

    Au-dessus des arbres,

    Ce qu'il faut de fruits

    Aux tables de marbre,

    Ce qu'il faut d'obscur

    Pour que le sang batte,

    Ce qu'il faut de pur

    Au coeur écarlate,

    Ce qu'il faut de jour

    Sur la page blanche,

    Ce qu'il faut d'amour

    Au fond du silence.

    Et l'âme sans gloire

    Qui demande à boire.

    Le fil de nos jours

    Chaque jour plus mince,

    Et le coeur plus sourd

    Les ans qui le pincent

    Nul n'entend que nous

    La poulie qui grince,

    Le seau est si lourd.

     

     

    REGARDE SOUS MES YEUX (Oublieuse mémoire)

     

    Regarde sous mes yeux tout change de couleur

    Et le plaisir se brise en morceaux de douleur,

    Je n'ose plus ouvrir mes secrètes armoires

    Que vient bouleverser ma confuse mémoire;

     

    Je lui donne une branche elle en fait un oiseau,

    Je lui donne un visage elle en fait un museau,

    Et si c'est un museau elle en fait une abeille.

    Je te voulais sur terre, en l'air tu m'émerveilles!

     

    Je te sors de ton lit, te voilà déjà loin,

    Je te cache en un coin et tu pousses la porte,

    Je te serrais en moi tu n'es plus qu'une morte,

    Je te voulais silence et tu chantes sans fin.

     

    Qu'as-tu fait de la tour qu'un jour je te donnai

    Et qu'a fait de l'amour ton coeur désordonné?

     

     

    MAIS AVEC TANT D’OUBLI (Oublieuse mémoire)

     

    Mais avec tant d'oubli comment faire une rose,

    Avec tant de départs comment faire un retour?

    Mille oiseaux qui s'enfuient n'en font un qui se pose

    Et tant d'obscurité simule mal le jour.

     

    Ecoutez, rapprochez-moi cette pauvre joue,

    Sans crainte libérez l'aile de votre coeur

    Et que dans l'ombre enfin notre mémoire joue,

    Nous redonnant le monde aux actives couleurs.

     

    Le chêne redevient l'arbre et les ombres, plaine,

    Et voici donc ce lac sous nos yeux agrandis?

    Que jusqu'à l'horizon la terre se souvienne

    Et renaisse pour ceux qui s'en croyaient bannis!

     

    Mémoire, soeur obscure et que je vois de face

    Autant que le permet une image qui passe...

     

     

    LE VILLAGE SUR LES FLOTS (Gravitations)

     

    Vagues se dressant pour construire,

    Et qui retombent sans pouvoir

    Donner forme à leur vieil espoir

    Sous l'eau qui d'elles se retire,

     

    Je frôlais un jour un village

    Naufragé au fil de vos eaux

    Qui venaient humer d'âge en âge

    Les maisons de face et de dos,

     

    Village sans rues ni clocher,

    Sans drapeau, ni linge à sécher,

    Et tout entier si plein de songe

    Que l'on eût dit le front d'une ombre,

     

    Des maisons à queue de poison

    Formaient ce village-sirène

    Où le lierre et le liseron

    S'épuisaient en volutes vaines.

     

    Parfois une étoile inquiète

    Violent au grand jour approchait,

    Et plus violente s'en allait

    Dans sa chevelure défaite.

     

    Un écolier taché d'embruns

    Portant sous le bras un cartable

    Jetait un regard outre-brun

    Sur les hautes vagues de fable,

     

    Un enfant de l'éternité,

    Cher aux solitudes célestes

    Plein d'écume et de vérité

    Un clair enfant long et modeste,

     

    Dans ce village sans tombeaux,

    Sans ramages ni pâturages

    Donnant de tous côtés sur l'eau,

    Village où l'âme faisait rage,

     

    Et qui, ramassé sur la mer,

    Attendait une grande voile

    Pour voguer enfin vers la terre

    Où fument les autres villages.

     

     

    MOUVEMENT (Gravitations)

     

    Ce cheval qui tourna la tête

    Vit ce que nul n'a jamais vu

    Puis il continua de paître

    A l'ombre des eucalyptus.

     

    Ce n'était ni homme ni arbre

    Ce n'était pas une jument

    Ni même un souvenir de vent

    Qui s'exerçait sur du feuillage.

     

    C'était ce qu'un autre cheval,

    Vingt mille siècles avant lui,

    Ayant soudain tourné la tête

    Aperçut à cette heure-ci.

     

    Et ce que nul ne reverra,

    Homme, cheval, poisson, insecte,

    Jusqu'à ce que le sol ne soit

    Que le reste d'une statue

    Sans bras, sans jambes et sans tête.

     

     

    CŒUR (Gravitations)

    1.  

    Suffit d'une bougie

    Pour éclairer le monde

    Autour duquel ta vie

    Fait sourdement sa ronde,

    Coeur lent qui t'accoutumes

    Et tu ne sais à quoi,

    Coeur grave qui résumes

    Dans le plus sûr de toi

    Des terres sans feuillage,

    Des routes sans chevaux,

    Un vaisseau sans visages

    Et des vagues sans eaux.

    Mais des milliers d'enfants

    Sur la place s'élancent

    En poussant de tels cris

    De leurs frêles poitrines

    Qu'un homme à barbe noire,

    -De quel monde venu?-

    D'un seul geste les chasse

    Jusqu'au fond de la nue.

    Alors de nouveau, seul,

    Dans la chair tu tâtonnes,

    Coeur plus près du linceul,

    Coeur de grande personne.

     

     

    PROPHETIE (Gravitations)

     

    Un jour la Terre ne sera

    Qu'un aveugle espace qui tourne

    Confondant la nuit et le jour.

    Sous le ciel immense des Andes

    Elle n'aura plus de montagnes.

    Même pas un petit ravin.

     

    De toutes les maisons du monde

    Ne durera plus qu'un balcon

    Et de l'humaine mappemonde

    Une tristesse sans plafond.

     

    De feu l'Océan Atlantique

    Un petit goût salé dans l'air,

    Un poisson volant et magique

    Qui ne saura rien de la mer.

     

    D'un coupé de mil-neuf-cent-cinq

    (Les quatre roues et nul chemin!)

    Trois jeunes filles de l'époque

    Restées à l'état de vapeur

    Regarderont par la portière

    Pensant que Paris n'est pas loin

    Et ne sentiront que l'odeur

    Du ciel qui vous prend à la gorge.

     

    A la place de la forêt

    Un chant d'oiseau s'élèvera

    Que nul ne pourra situer

    Ni préférer ni même entendre

    Sauf Dieu qui lui l'écoutera

    Disant: "C'est un chardonneret."

     

     

    OFFRANDE (Gravitations)

     

    Un sourire préalable

    Pour le mort que nous serons,

    Un peu de pain sur la table

    Et le tour de la maison,

    Une longue promenade

    A la rencontre du sud,

    Comme un ambulant hommage

    Pour l'immobile futur.

    Et qu'un bras nous allongions

    Sur les mers, vers le Brésil,

    Pour cueillir un fruit des îles

    Résumant toute la terre,

    A ce mort que nous serons

    Qui n'aura qu'un peu de terre,

    Maintenant que par avance

    En nous il peut en jouir

    Avec notre intelligence,

    Notre crainte de mourir,

    Notre douceur de mourir.

     

     

    SOUFFLE (Gravitations)

     

    Dans l'orbite de la Terre

    Quand la planète n'est plus

    Au loin qu'une faible sphère

    Qu'entoure un rêve ténu,

     

    Lorsque sont restés derrière

    Quelques oiseaux étourdis

    S'efforçant à tire-d'aile

    De regagner leur logis,

     

    Quand des cordes invisibles,

    Sous des souvenirs de mains,

    Tremblent dans l'éther sensible

    De tout le sillage humain,

     

    On voit les morts de l'espace

    Se rassembler dans les airs

    Pour commenter à voix basse

    Le passage de la Terre.

    Rien ne consent à mourir

    De ce qui connut le vivre

    Et le plus faible soupir

    Rêve encore qu'il soupire.

     

    Une herbe qui fut sur terre

    S'obstine en vain à pousser

    Et ne pouvant que mal faire

    Pleure un instant de rosée.

     

    Des images de rivières,

    De torrents pleins de remords

    Croient rouler une eau fidèle

    Où se voient vivants les morts.

     

    L'âme folle d'irréel

    Joue avec l'aube et la brise

    Pensant cueillir ses cerises

    Dans un mouvement du ciel.